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4 sept. SITE DE PARTAGE GRATUIT DES LIVRES NUMÉRIQUES Afin de promouvoir la La bâtarde d'Istanbul - Elif Shafak Télécharger en EPUB. Elif Shafak – La batarde d'Istanbul (Epub) Partagée entre ses origines américaines et arméniennes, la jeune Amy gagne Istanbul en secret. Elle ne se doute pas. Interesting Free La bâtarde d'Istanbul Download books are available in PDF, Kindle, Ebook, ePub and Mobi formats. Only available on this website and free for.

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Cheveux courts, mi-longs, tressés, agrémentés de barrettes, de gemmes, ou de rubans, taillés en crête, relevés en chignon de ballerine, méchés de reflets plus clairs, teintés de toutes les couleurs imaginables ; chaque coiffure était un nouvel épisode de sa maladie qui, elle, demeurait immuable et indéracinable. Et néanmoins, le flot était bien assez tumultueux pour gommer sa disharmonie et lui imposer sa cadence. Elle posa un regard affligé sur son talon cassé, qu elle tenait tendrement dans le creux de sa main, tel un oiseau mort. En temps normal, elle aurait traversé la salle aussi vite que possible, mais cette fois, elle se prit à marcher lentement, de manière presque provocante. Je ne peux pas la mettre au monde. Trois femmes, toutes très mal coiffées, et un homme, presque chauve, patientaient dans la salle d attente. Mais pas à Istanbul. Marcher dans Istanbul signifiait se laisser porter par la foule.

Critiques (84), citations (77), extraits de La Bâtarde d'Istanbul de Elif Shafak. C' est simple: j'ai adoré ce roman! Très beau et touchant, avec beauc La bâtarde. 30 juil. Titre: La batarde d'Istanbul. Langue: Francais Format: EPUB. Liens de téléchargement: Elif Shafak – La batarde d'Istanbul. wir-von-hier.info?. Télécharger La bâtarde d'Istanbul (pdf) de Elif SHAFAK, Aline. AZOULAY La bâtarde d'Istanbul: roman / Elif Shafak ; traduit de l'anglais (Turquie) par.

Elle est toujours synonyme de lutte. Nous devenons comme des chatons jetés dans un seau d eau : dix millions d individus tentant vainement d esquiver les gouttes. Puis, alors que les dernières gouttes s écrasent au sol et que tant d autres restent en suspens sur les feuillages lavés de leur poussière, dans ce moment de fragilité, alors que l on se demande si l averse est terminée, ce que l averse elle-même ignore, dans cet intervalle précis, tout devient serein.

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Et l espace d une longue minute, les cieux paraissent s excuser du désordre qu ils ont causé. Quant à nous, les cheveux scintillants de gouttelettes, les poignets ruisselants d eau glaciale, le regard las, nous fixons le ciel, plus céruléen que jamais.

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Nous levons les yeux, et malgré nous, nous lui retournons son sourire. Nous lui pardonnons, comme toujours. Elle ne possédait pas de parapluie, estimant que si elle était assez bête pour en acheter un autre à un vendeur des rues à seule fin de l oublier ici ou là dès que le soleil reparaîtrait, alors elle mériterait d être trempée jusqu aux os.

Et de toute façon, il était trop tard. Elle était déjà mouillée. Sa seule consolation : on avait beau faire son possible pour rester sec et se mettre à l abri, on finissait toujours par envisager davantage le problème en termes d éclaboussures répétées qu en termes de gouttes, alors à quoi bon lutter? Ses boucles noires gouttaient sur ses épaules carrées.

Comme toutes les femmes de la famille Kazanci, Zeliha était née avec des cheveux crépus aile-de-cor-beau, mais à la différence des autres, elle aimait les laisser flotter librement autour de son visage. Parfois, ses grands yeux vert jade, qui brillaient d une vive intelligence, se plissaient pour former deux lignes exprimant la profonde indifférence que l on observe chez trois catégories d individus : les désespérément naïfs, les désespérément réservés, les désespérément optimistes.

N appartenant à aucune d elles, il était difficile d interpréter cette indifférence, si fugitive fût-elle. Tout à coup, son esprit semblait insensibilisé, comme par l effet d un narcotique ; la minute suivante c était terminé et elle redevenait elle-même. C est ainsi qu elle se sentait, ce vendredi-là : désensibilisée, comme anesthésiée ; humeur d une 9 puissance corrosive pour une femme de sa trempe. Était-ce pour cette raison qu elle répugnait tant à lutter contre la ville et la pluie?

L indifférence montait et redescendait en elle, tel un yo-yo capricieux, la faisant pencher d un extrême à l autre : de la froideur glaciale à la fureur. Elle parvint à les ignorer, comme elle réussissait à ignorer les hommes qui la déshabillaient du regard avec convoitise.

Manifestement, ils n approuvaient pas l anneau qui scintillait à sa narine, preuve de son immodestie, et donc de sa concupiscence.

Zeliha était particulièrement fière de ce piercing qu elle s était fait elle-même. Ça avait été douloureux, mais désormais, il faisait partie intégrante de sa personnalité, au même titre que son style. Ni le harcèlement des hommes, ni les reproches des autres femmes, ni les pavés, ni l impossibilité de sauter dans les ferries, ni même les remarques continuelles de sa mère aucune puissance au monde ne pourrait empêcher Zeliha plus grande que la plupart des femmes de la ville de porter des minijupes aux couleurs vives, des chemisiers ajustés mettant en valeur sa poitrine généreuse, des bas de nylon satiné et, oui, des talons aiguilles.

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Elle posa le pied sur un autre pavé descellé. La vase qui stagnait dessous l éclaboussa et moucheta sa jupe lavande de taches sombres. Zeliha lâcha un chapelet de jurons. Consciente d être la seule femme de sa famille, et l une des rares Turques, à user d un langage si grossier avec une telle véhémence, chaque fois qu elle se mettait à jurer, elle le faisait copieusement, comme pour compenser la retenue des autres.

Pressant le pas, Zeliha pesta contre la municipalité, passée et présente. Depuis son enfance, elle n avait jamais vécu un jour de pluie sans pavés descellés. Elle s apprêtait à éructer davantage quand elle s arrêta net, leva la tête comme si elle avait entendu appeler son nom et adressa une moue au ciel brumeux. Les yeux plissés, elle soupira et poussa un autre juron, destiné à la pluie cette fois : véritable blasphème si l on se référait aux règles tacites et immuables de Petite-Ma, sa grand-mère.

On avait tout à fait le droit de ne pas apprécier la pluie, mais on ne devait sous aucun prétexte jurer en direction du ciel ; parce que tout ce qui en tombe n en tombe jamais seul, parce que c est là que se trouve Allah le Tout-Puissant. Zeliha avait beau connaître les règles tacites et immuables de Petite-Ma, ce vendredi-là, elle était trop excédée pour s en préoccuper.

Et puis, ce qui était dit était dit, de même que tout ce qui était fait appartenait désormais au passé. Pas de temps à perdre en regrets. Elle était en retard à son rendez-vous chez le gynécologue et courait le risque non négligeable de renoncer à s y rendre.

Un taxi jaune à l aile arrière couverte d autocollants s arrêta. Le chauffeur, un type basané avec une moustache à la Zapata et une dent de devant en or, le genre truand en congé, écoutait Like a Virgin à plein volume, toutes vitres baissées. Son apparence ultratraditionnelle offrait un contraste saisissant avec ses goûts musicaux peu conventionnels.

Il pencha la tête dehors, siffla et aboya : Mmm, on en mangerait! Ses paroles suivantes furent étouffées par celles de la jeune femme. C est quoi ton problème, espèce de tordu?

Une femme n a pas le droit de marcher en paix dans cette ville? Pourquoi marcher quand je pourrais te conduire? Tu ne voudrais pas qu un corps aussi séduisant que le tien soit tout mouillé, n est-ce pas? Ne jamais insulter son harceleur. Règle d Or de la Prudence Féminine Stambouliote : 10 Ne jamais répondre lorsqu on est harcelée dans la rue.

Une femme qui répond à son harceleur, a fortiori une femme qui insulte son harceleur, ne fait qu attiser l enthousiasme de ce dernier!

Cette règle n était pas étrangère à Zeliha, et elle savait qu il valait mieux éviter de la transgresser, seulement ce vendredi-là n était pas un vendredi ordinaire : elle avait le sentiment qu une autre femme était aux commandes, une femme moins prudente, plus agressive, hors d elle.

C était cette Zeliha déchaînée qui prenait les décisions. Raison pour laquelle elle continua à insulter le chauffeur de taxi à pleins poumons, couvrant la voix de Madonna. Des piétons et des vendeurs de parapluies approchèrent pour voir ce qui se passait. Découragé par l esclandre, l homme qui la suivait renonça à aller plus loin, il préférait éviter de traîner dans les parages d une folle.

Ni aussi prudent ni aussi timide, le chauffeur de taxi accueillit le tapage avec un grand sourire. Zeliha remarqua ses dents blanches impeccables et ne put s empêcher de se demander s il ne s agissait pas de façades en porcelaine.

Sentant une nouvelle poussée d adrénaline lui baratter l estomac et accélérer son rythme cardiaque, elle songea que, de toutes les femmes de la famille, elle était la seule qui pourrait finir par tuer un homme un jour. Par chance, le conducteur de la Toyota stationnée derrière le taxi perdit patience et klaxonna. Comme si elle sortait d un mauvais rêve, Zeliha retrouva ses esprits et frissonna en découvrant dans quelle situation elle s était mise.

Son penchant pour la violence l avait toujours effrayée. Calmée, elle fit un pas de côté et essaya de fendre la foule. Dans sa hâte, elle coinça son talon entre deux pavés. Elle tenta de se dégager, exaspérée, et finit par libérer sa chaussure mais non son talon. Une autre règle qu elle n aurait jamais dû oublier lui revint à la mémoire. Règle d Argent de la Prudence Féminine Stambouliote : Ne jamais perdre son sang-froid lorsqu on est harcelée dans la rue.

Une femme qui perd son sang-froid face à son harceleur est perçue comme excessive, ce qui ne fait qu aggraver sa situation! Le chauffeur de taxi s esclaffa, le conducteur de la Toyota klaxonna une deuxième fois, la pluie s intensifia et plusieurs piétons sifflèrent entre leurs dents pour marquer leur désapprobation difficile de dire envers qui.

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Elle fixa les mots, l air absent, envahie d une fatigue incommensurable, une fatigue trop écrasante et trop déconcertante pour être seulement due au quotidien d une Stambouliote. C était comme un message codé conçu tout spécialement pour elle par quelque esprit, que, simple mortelle, Zeliha n arrivait pas à décrypter.

Bientôt, le taxi et la Toyota s éloignèrent et les piétons reprirent leur marche, l abandonnant sur place. Elle posa un regard affligé sur son talon cassé, qu elle tenait tendrement dans le creux de sa main, tel un oiseau mort.

Oui, il y avait de la place pour les oiseaux morts dans son univers chaotique, mais pas pour la tendresse, pas pour l affliction. Certainement pas. Elle se redressa et fit de son mieux pour marcher avec un seul talon.

Bientôt, elle fendit la foule auréolée de parapluies, boitant sur ses jambes magnifiques, telle une note dissonante sur une portée, ou tel un fil couleur lavande dans une tapisserie toute en nuances de brun et de gris. Et néanmoins, le flot était bien assez tumultueux pour gommer sa disharmonie et lui imposer sa cadence. La foule n était pas un conglomérat de centaines de corps douloureux respirant à leur propre rythme et exhalant leur propre odeur, mais un seul et unique corps suant et haletant sous la pluie.

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Qu il pleuve ou que le soleil brille n y changeait d ailleurs rien. Marcher dans Istanbul signifiait se laisser porter par la foule. En passant devant les dizaines de pêcheurs burinés alignés le long du vieux pont Galata, armé chacun d un parapluie dans une main et d une canne à pêche dans l autre, elle se prit à envier leur aisance 11 immobile, cette capacité à attendre pendant des heures un poisson imaginaire, ou un poisson si minuscule qu on l utiliserait pour en appâter un autre qui ne mordrait jamais.

Elle était impressionnée par cette faculté d accomplir autant pour si peu, et de rentrer chez soi les mains vides, mais satisfait de sa journée. Elle soupçonnait que, dans ce monde, la sérénité était mère de la chance et la chance mère de la félicité. Le soupçonner, c est tout ce qu elle pouvait faire, n ayant jamais goûté à ce genre de sérénité et doutant de jamais pouvoir y goûter un jour ; en tout cas, sûrement pas aujourd hui. En dépit de son retard, elle ralentit son allure aux abords du Grand Bazar et décida d y entrer.

Elle alluma une cigarette et regarda les volutes de fumée s élever de sa bouche, apaisée, presque détendue. Elle savait qu une femme qui fumait dans la rue faisait mauvais genre à Istanbul, et après? Elle haussa les épaules. N avait-elle pas déjà déclaré la guerre à une société tout entière?

Elle gagna la partie la plus ancienne du bazar. Certains marchands la connaissaient par son prénom. Les bijoutiers surtout. Zeliha avait un faible pour les accessoires scintillants. Pinces à cheveux en cristal, broches en strass, boucles d oreilles étincelantes, boutonnières en nacre, foulards à rayures, pochettes en satin, châles en mousseline, pompons en soie, et chaussures à talons aiguilles, bien sûr.

Elle n était jamais rentrée dans ce bazar sans s arrêter dans quelques magasins, marchander avec leurs vendeurs et en ressortir avec des choses qu elle n avait pas prévu d acheter, mais qui lui avaient coûté bien moins cher que le prix annoncé. Cette fois, cependant, elle se contenta de faire du lèche-vitrines. Avec elles, on avait sans cesse l impression de perdre au loto à un numéro près : on pouvait envisager la situation sous n importe quel angle, on ne parvenait jamais à se débarrasser du sentiment d être l objet d une injustice perpétrée en toute impunité.

Zeliha acheta néanmoins la cannelle ; en bâtonnets, pas en poudre. Le vendeur lui offrit du thé, une cigarette et sa conversation. Elle accepta le tout. Alors qu ils discutaient, son regard vagabonda sur les étagères du stand et se fixa sur un service de verres à thé : également sur la liste des articles qu elle achetait compulsivement.

Des verres à thé gravés de fines étoiles dorées, assortis de cuillères délicates et de soucoupes fragiles dont le centre était ceint d un filet d or. Il devait y avoir une trentaine de services différents à la maison, tous achetés par elle. Mais ils se cassaient si facilement, un de plus ou un de moins Ces foutus trucs sont si fragiles marmonna-t-elle. C était la seule Kazanci à pouvoir se mettre en colère devant un verre cassé. Petite-Ma, sa grandmère de soixante-dix-sept ans, avait une tout autre réaction.

Tu as entendu ce bruit sinistre? On nous jalouse, on nous veut du mal. Puisse Allah nous protéger toutes! À chaque bris de verre ou de miroir, Petite-Ma poussait un soupir de soulagement. Vingt minutes plus tard, quand Zeliha entra au pas de course dans un joli cabinet médical du quartier chic de la ville, elle tenait un talon de chaussure dans une main et un nouveau service de verres à thé dans 12 l autre.

Ce n est qu à cet instant qu elle s aperçut consternée qu elle avait oublié les bâtonnets de cannelle enveloppés au Grand Bazar.

Trois femmes, toutes très mal coiffées, et un homme, presque chauve, patientaient dans la salle d attente. De leur posture, Zeliha déduisit, non sans un certain cynisme, que la plus jeune, qui feuilletait négligemment un magazine sans se donner la peine d en lire les articles, était la moins tendue.

Elle venait probablement pour renouveler son ordonnance de pilules contraceptives. À côté, assise près de la fenêtre, une blonde replète d une trentaine d années, dont les racines noires imploraient la coloration, balançait le pied, perdue.

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Certainement une visite de routine et son frottis annuel. La troisième, une épouse voilée accompagnée de son mari, avait l air anxieux, comme en témoignaient le pli amer de sa bouche et ses sourcils froncés. Problèmes de fécondité. Oui, ça pouvait se révéler fâcheux ; question de point de vue. Pour Zeliha, l infertilité n était pas la pire chose qui pût arriver à une femme.

Bonjour, vous! Vous êtes le rendez-vous de trois heures? Elle semblait éprouver des difficultés à prononcer les r et se donnait un mal fou pour compenser cette lacune en haussant le ton et en glissant un sourire à son interlocutrice chaque fois qu elle butait sur la lettre malfaisante.

Pour l épargner, Zeliha hocha aussitôt la tête avec une vigueur un tantinet factice. Et quelle est la raison de votre visite, mademoiselle de Trois-Heures? Zeliha tâcha d ignorer au mieux le ton idiot de la question.

Elle savait trop bien que c était précisément cette gaieté féminine inconditionnelle et à toute épreuve qui lui faisait défaut. Garder le sourire quoi qu il advienne, tout en manifestant un sens du devoir Spartiate.

Comment pouvait-on faire une chose si artificielle avec un tel naturel? Elle repoussa l énigme dans un coin de son esprit et répondit : Un avortement. Les mots planèrent un instant dans la salle avant de retomber. L assistante plissa les yeux, puis les rouvrit en grand. Zeliha fut soulagée de constater qu elle ne souriait plus. En fin de compte, la gaieté féminine inconditionnelle et à toute épreuve avait tendance à attiser son agressivité.

J ai rendez-vous reprit-elle, coinçant une boucle derrière son oreille le reste de sa chevelure flottait librement sur ses épaules comme une épaisse burqa noire. Elle releva le menton, exposant davantage son nez aquilin, et répéta un brin plus fort que prévu ou peut-être pas : Je souhaite subir un avortement. Déchirée entre son désir d inscrire la patiente et celui de la tancer du regard pour son insolence, l assistante médicale demeura quelques secondes figée devant son gros registre en cuir avant de se mettre à écrire.

Zeliha profita de ce bref silence pour murmurer : Désolée pour le retard l horloge murale l informa qu elle avait dépassé l heure de son rendezvous de quarante-six minutes c est à cause de la pluie. Un peu injuste envers l averse, attendu que le trafic, les pavés, la municipalité, son poursuivant, le chauffeur de taxi et son détour par le bazar avaient leur part de responsabilité ; cependant elle préféra s en tenir à cette explication. Elle avait peut-être transgressé la Règle d Or, et sans doute aussi la Règle d Argent, de la Prudence Féminine Stambouliote, mais elle mettrait un point d honneur à respecter la Règle de Cuivre.

Mieux valait rester laconique et ne blâmer que la pluie. Quel âge avez-vous, mademoiselle? Question désagréable et totalement superflue. Elle dévisagea l assistante les yeux plissés, comme si la lumière avait subitement baissé. Une fois de plus, la triste réalité de sa jeunesse s imposa à elle. Comme beaucoup de femmes habituées à adopter les airs d un âge qu elles n avaient pas encore atteint, elle n aimait pas devoir se rappeler qu elle était bien plus jeune qu elle ne l eût souhaité.

J ai dix-neuf ans, avoua-t-elle, se sentant soudain nue devant tous ces gens.

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Dans ce cas, il nous faut le consentement de votre mari, reprit l assistante, son ton enjoué en moins, enchaînant sur une autre question dont elle devinait d avance la réponse : Puis-je vous demander si vous êtes mariée, mademoiselle?

Sentant tous les regards peser sur sa personne, elle troqua sa grimace contre un sourire béat : la petite voix enfouie en elle venait de lui souffler de ne pas se soucier de leur opinion, elle ne changerait rien à l affaire.

Elle n eut toutefois pas le courage de dire à voix haute ce que tout le monde avait parfaitement compris : il n y avait pas de père. Par chance, son statut de célibataire simplifiait grandement les formalités administratives. Elle n avait plus besoin d autorisation écrite. Les lois se souciaient moins de sauver les bébés nés hors mariage que ceux des couples légitimes.

Un bébé sans père n était qu un bâtard de plus, et un bâtard une dent descellée parmi tant d autres dans la mâchoire édentée d Istanbul. Votre lieu de naissance? Zeliha haussa les épaules. D où pouvait-elle venir? De quel autre coin de la planète? Bien sûr qu elle était d Istanbul. Ça ne se lisait donc pas sur son visage?

Elle était stambouliote jusqu au bout des ongles. Pour punir l assistante d avoir manqué de noter une telle évidence, elle pivota sur son unique talon et alla s asseoir à côté de la femme voilée sans attendre qu on l y eût invitée. Ce n est qu à cet instant qu elle remarqua le mari, figé, quasi paralysé par l embarras.

Il semblait avoir choisi de se vautrer dans sa gêne d être le seul homme sur ce territoire si résolument féminin, plutôt que de condamner Zeliha sans appel. L espace d une seconde, elle eut pitié de lui. Elle songea à lui proposer d aller fumer une cigarette sur le balcon, mais eut peur d être mal interprétée.

Une femme célibataire n était pas censée proposer ce genre de chose à un homme marié, et un homme marié se devait de manifester de l hostilité à l égard des autres femmes en présence de son épouse. Pourquoi était-il si difficile de lier amitié avec les hommes? Pourquoi fallait-il qu il en fût encore ainsi? Pourquoi ne pouvait-on pas fumer une cigarette sur un balcon, échanger quelques mots et se séparer en toute simplicité?

Zeliha demeura immobile un long moment ; non parce qu elle était claquée même si elle l était , ni parce qu elle en avait assez d être le centre de l attention générale même si c était le cas , mais parce qu elle avait soif des bruits de la 14 ville qui arrivaient de la fenêtre ouverte. Une voix rauque s éleva : Tangerines! Tangerines fraîches et parfumées! Vas-y, continue à crier, marmonna-t-elle.

Elle n aimait pas le silence. En fait, elle le détestait. On pouvait la toiser dans la rue, au bazar, dans une salle d attente ou ailleurs, jour et nuit ; la dévisager bouche bée, les yeux écarquillés comme si elle venait d une autre planète : elle finissait toujours par trouver une parade.

Ce contre quoi elle ne pouvait rien, c était le silence. Combien pour un kilo? La facilité avec laquelle les habitants de cette ville inventaient les noms les plus improbables aux professions les plus ordinaires l avait toujours amusée.

Il suffisait d adjoindre un -iste à presque chaque produit vendu sur le marché, et aussitôt le mot allait s ajouter à la liste infinie des professions urbaines. Zeliha n avait plus aucun doute ni aucune envie de partager sa certitude avec quiconque. Elle avait effectué le test dans une nouvelle clinique du quartier. Zeliha s était présentée à la réception dès le lendemain.

Elle ignorait la corrélation entre les deux tests, qu elle avait subis tous les deux. Son taux de sucre était normal et elle était enceinte. Vous pouvez entrer, mademoiselle! Le docteur vous attend. Zeliha attrapa sa boîte de verres à thé et son talon cassé et bondit sur ses pieds, consciente des regards qui enregistraient chacun de ses gestes.

En temps normal, elle aurait traversé la salle aussi vite que possible, mais cette fois, elle se prit à marcher lentement, de manière presque provocante. Juste avant de sortir, elle se tourna vers le visage amer, au milieu de la pièce.

Le médecin était un homme solidement campé sur ses jambes et de qui irradiait une force communicative. Son regard ne portait pas de jugement et aucune question malvenue ne lui brûlait la langue, contrairement à son assistante.

Tout en lui était avenant. Il lui fit signer une série de documents, puis une autre au cas où la procédure ne se déroulerait pas comme prévu. Devant tant de gentillesse, Zeliha sentit ses nerfs se relâcher et sa carapace se fissurer. Or, chaque fois que ses nerfs se relâchaient et que sa carapace se fissurait, elle devenait aussi fragile qu un verre à thé ; et quand elle devenait aussi fragile qu un verre à thé, les larmes n étaient jamais loin.

Et s il était une chose qu elle détestait pardessus tout depuis l enfance, c était bien les pleureuses. Elle s était fait la promesse de ne jamais devenir une de ces pleurnicheuses ambulantes qui fondaient en larmes et geignaient pour un rien, bien assez nombreuses dans son entourage.

Et bon an mal an, elle s était jusqu à ce jour débrouillée pour respecter cette promesse. Comme toujours dans ces moments, elle inspira profondément et releva le menton. Seulement, ce vendredi-là, quelque chose dérailla et elle expira un sanglot. Les femmes pleuraient toujours. Allons, allons, la consola-t-il, enfilant une paire de gants en latex. Tout va bien se passer, ne vous inquiétez pas. Ce n est qu une petite anesthésie. Vous allez dormir, rêver, et vous n aurez pas terminé votre rêve que je vous réveillerai.

Vous pourrez rentrer chez vous aussitôt. Vous ne vous souviendrez de rien. À présent, on pouvait lire à livre ouvert sur le visage de Zeliha. Ses joues s étaient creusées, mettant en valeur son trait le plus distinctif : son nez! Ce remarquable nez aquilin que, tout comme le reste de la fratrie, elle avait hérité de son père à la différence près que le sien était plus aigu et plus long.

Le médecin lui tapota l épaule et lui tendit un mouchoir en papier, puis toute la boîte. Il en avait toujours sur son bureau. Les laboratoires pharmaceutiques les distribuaient gratuitement, ainsi que des stylos, des carnets et d autres articles estampillés de leur label.

Ces mouchoirs étaient destinés aux patientes émotives. Avec un humour iconoclaste et une audace qui brise les tabous, Elif Shafak photographie un pays cosmopolite en mouvement et en voie de réconciliation avec son passé.

Le roman avalé d'une traite, il reste une saveur subtile et précieuse. Et l'on regarde Istanbul "comme un grand festin". Ses protagonistes sont un groupe de femmes aussi sympathiques que déjantées, toujours au bord de la crise de nerfs comme dans un film de Pedro Almodovar Sur fond de secrets dévoilés, inceste, rapt d'enfants, et de coups de théâtre en tout genre, ressurgit la mémoire des massacres de plus d'un million et demi d'Arméniens de l'Empire ottoman.

Dans ce roman, nous faisons connaissance avec toute une galerie de personnages. Sans oublier Asya, la fille de ses tantes, qui essaie de vivre libre sans être étouffée par sa famille trop aimante. D'un autre côté, Armanoush et sa famille à trois branches : son père et sa famille arménienne, tout aussi aimante que la famille turque, sa mère campagnarde américaine et son beau-père, le Turc émigré que j'évoquais plus haut.

Ce roman est bâti sur deux drames, à la fois sur la grande et la petite Histoire : le souvenir prégnant du génocide arménien et le secret de la naissance d'Asya.

Quand Armanoush décide de partir à Istanbul pour mieux comprendre ses origines, tous les mondes se rejoignent pour faire éclater les vérités Entre légèreté et gravité, ce roman a un ton que j'affectionne beaucoup.

L'autrice nous fait découvrir différentes cultures et, l'espace de quelques jours, j'ai vécu au milieu de l'atmosphère chaleureusement Amatrices, amateurs de gastronomie exotique, d'Histoire et d'histoires de famille : ce livre est fait pour vous! L'autrice nous fait découvrir différentes cultures et, l'espace de quelques jours, j'ai vécu au milieu de l'atmosphère chaleureusement chaotique d'Istanbul. Tous les personnages tout superbement travaillés ; c'est un plaisir de faire leur connaissance et de comprendre leur mentalité au regard de leur expérience.

N'étant pas une grande adepte des "secrets de famille", la fin m'a laissé un goût amer et j'aurais préféré autre chose. Mais cela ne ternit pas le plaisir que j'ai eu à lire cette histoire et à mieux connaître à la fois certaines cultures et un pan historique. J'ai adoré voir les pièces du puzzle familial s'emboîter et la touche mystique avec la tante et ses deux djinns sur les épaules.